07.05.2009

Les vacanciers du désespoir

« Qu'est ce que vous êtes venu faire en France? », demanda le gendarme.

A ses côtés, le traducteur répéta la phrase dans la langue du très jeune homme assis derrière la table, l'air perdu.

«  Je. Suis. En. Vacances. », répondit celui-ci, avec un fort accent, et en détachant bien chaque mot.

Le gendarme soupira. C'était le troisième de la journée. A chaque fois la même réponse. Je suis en vacances. Sur un ton suppliant, moqueur, ironique... Dans la plupart des cas, les jeunes immigrants qu'il interrogeait ne parlaient pas du tout français, à peine anglais. Mais depuis quelques mois, tous avaient appris par coeur ces quelques mots: Je suis en vacances.

C'était faux, évidemment. Quand on a 16 ans, qu'on vient d'un pays en guerre, qu'on fait des milliers de kilomètres cachés à l'arrière d'un camion, ou dans un train d'atterrissage d'avion, ou sur une coquille de bois qui menace de chavirer à chaque vague, qu'on arrive dans un pays où on ne connait personne et dont on ne parle pas la langue, pour dormir dans un parc public et manger dans les poubelles, on peut difficilement appeler ça des vacances. Mais tous s'obstinaient, répétaient: Je suis en vacances.

Impossible de leur donner tort, en plus: s'ils se retrouvaient au poste, c'était dans la plupart des cas suite à un banal contrôle d'identité – au faciès, évidemment. Rarement suite à des infractions. Pas de papiers? Direction le poste. Là, la liste de traducteur comptait une quarantaine de noms, une soixantaine de langues en tout. Dans le tas, on finissait toujours pas trouver le bon. Il arrivait, les questions commençaient, comme prévu pas la nouvelle loi sur l'immigration, revisitée encore une fois par le gouvernement: état-civil, profession, nationalité, motif du séjour en France... Et sa réponse désormais invariable: Je suis en vacances. Un vrai gag.

Les migrants savaient que, s'ils n'avaient commis aucun délit où crime, cette réponse les rendait quasi-intouchable. Le débat était né près de deux ans plus tôt: pourquoi l'Europe et les États-Unis se permettaient-ils d'inonder de touristes les pays moins riches, et refusaient que les habitants de ces pays viennent chez eux? Au début, les pays riches avaient réagit vivement, parlant de faux débat, arguant que les pays pauvres avaient besoin des touristes riches pour vivre, et non l'inverse. Les pauvres s'étaient mis en « grève du tourisme », avaient expulsés tous ceux, retraités, rmistes, étudiants, voyageurs, qui vivaient sur leur territoire sans y travailler. Les pays riches s'étaient alors rendu compte que leurs retraités, leurs étudiants, leurs doux rêveurs étaient nombreux à s'être installés à l'année dans des pays où la vie est moins chère. Pour ces masses qui avaient pris l'habitude de se dorer la peau à petit prix, les pays au niveau de vie équivalent au leur étaient trop chers. La grève avait duré, les pauvres avaient tenu bon, les riches s'étaient lassés plus vite.

Dans plusieurs pays, le statut de Vacancier avaient été créé, pour désigner ceux qui préféraient vivre dans un autre pays par convenance personnel. D'autres avaient refusés catégoriquement, et s'étaient refermés sur leurs frontières: plus personne n'entre, mais plus personne ne peut sortir non plus, puisque il n'y a nul part où l'on sera accepté.

La France était toujours en débat sur le sujet. Majorité et opposition se bloquaient mutuellement depuis près d'un an. Par défaut, le statut de Vacancier s'appliquait. Sinon, les répercussions étaient immédiates. Un jeune marocain expulsé sans raison, et les deux millions de retraités français installés à l'année dans des caravanes le long des plages du Maghreb devaient plier bagage. Une famille de chinois mise dans l'avion, et les milliers de businessmen et d'étudiants installés à Shanghai pouvaient dire au revoir au confort de la vie à l'orientale.

Le mot avait vite couru parmi les migrants, souvent relayé par les associations de droit de l'homme. Quand on vous demande ce que vous faites là, dites que vous êtes en vacances. Cela ne résolvait pas les guerres, cela ne soignait pas les maladies, cela ne réduisait pas la pauvreté. Mais peu à peu, les riches se rendaient compte que le monde n'était pas divisé entre le pays de leur travail et les pays de leurs vacances.

Le gendarme soupira. Il se foutait pas mal de politique, où d'immigration. A son niveau, tous ces débats, c'était surtout du travail inutile. La plupart des contrôles d'identités ne servaient plus à rien. Autant aller à la Défense contrôler des costards-cravates...

« Vous pouvez y aller », dit-il au jeune homme en désignant la porte. « Bonnes vacances », ajouta-t-il par réflexe, avant de se rendre compte de ce qu'il venait de dire.

 

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